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Ni dieu, ni super-héros, le médecin fait partie des professions particulièrement exposées au burn-out et en premier lieu les femmes médecins. Aujourd'hui deux médecins généralistes sur cinq feraient un burn-out. Pourquoi cette pathologie touche-t-elle autant les professionnels du soin et surtout comment éviter de tomber dans cette détresse ? Les Docteurs Françoise Le Bail et Djohar Si Ahmed nous éclairent de leur point de vue sur le syndrome d'épuisement professionnel. Regards croisés sur ce mal du siècle.
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Anti burn-out mode d'emploi !

Ni dieu, ni super-héros, le médecin fait partie des professions particulièrement exposées au burn-out et en premier lieu les femmes médecins. Aujourd'hui deux médecins généralistes sur cinq feraient un burn-out. Pourquoi cette pathologie touche-t-elle autant les professionnels du soin et surtout comment éviter de tomber dans cette détresse ? Les Docteurs Françoise Le Bail et Djohar Si Ahmed nous éclairent de leur point de vue sur le syndrome d'épuisement professionnel. Regards croisés sur ce mal du siècle.

Débat_burnout_FLB3 questions à Françoise Le Bail,
Médecin généraliste à Loc Maria Plouzane

Membre de l'Association Française des Femmes Médecins (AFFM) (1) - Section Bretagne


La Rédaction de Femmes-médecins
Comment définiriez-vous le burn-out et, selon vous, pourquoi cette pathologie touche-t-elle tant de médecins ?
Françoise Le Bail
Le burn-out est avant tout la maladie de l'isolement et du surmenage. Un médecin généraliste est extrêmement isolé et travaille en permanence sous pression. En effet, le nombre de ses tâches est tel qu'une journée normale de travail ne lui permet pas d'en venir à bout : il écoute ses patients, gère un nombre croissant et envahissant de tâches administratives en dehors de ses consultations, fait sa comptabilité quotidienne, assure le bon fonctionnement du cabinet, etc. Il effectue tout cela seul dans un temps contraint, tout en se tenant à jour des dernières recommandations et dernières innovations technologiques. Dans mon cas, le travail en maison médicale ne me permet pas d'échanger beaucoup plus avec mes confrères car le temps de chacun est compté et les temps de rencontre compliqués à mettre en place.
R.F.M.
Existe-t-il des signes et symptômes spécifiques permettant de déceler le burn-out et de le traiter dès l'apparition de ceux-ci ?
Françoise Le Bail
Le burn-out touche en général les médecins « super investis » dans leur travail. Ils arrivent à un épuisement physique et psychique tel qu'ils perdent complètement pied. Les femmes médecins sont encore davantage touchées de par leur rôle de mère et donc l'accumulation de leurs responsabilités (professionnelles, familiales, etc.). La personne s'efface au profit de ses obligations et perd de vue son propre bien-être. Les signes sont donc une très grande fatigue, l'enfermement sur soi et, dans certains cas, un écroulement littéral qui peut prendre la forme d'une incapacité soudaine à réagir.
R.F.M.
Quelles vous semblent être les solutions pour prévenir cet épuisement extrême ?
Françoise Le Bail
Ce qui est important c'est, avant tout, de rompre l'isolement. Ensemble, on est plus forts. Devant ce constat, nous organisons avec les membres de la section Bretagne de l'AFFM des rencontres anti-burn-out. L'objectif est simple : ÉCHANGER, la seule règle implicite est la non-critique de la remarque de notre consoeur : toutes les questions, tous les sujets sont permis. Nous organisons également des formations médicales continues en collaboration avec les spécialistes de notre secteur. Il nous semble très important de créer un réseau professionnel qui facilite la prise en charge médicale complexe. Nous nous regroupons autour d'un repas : aucun thème ou sujet particulier n'est proposé au préalable. L'objectif est clairement de pouvoir s'exprimer librement : de cas cliniques, de problèmes administratifs, de problèmes techniques, de problèmes divers liés à notre travail. Cela nous permet de désamorcer les petits soucis du quotidien, de relativiser, de trouver des solutions et surtout de partager, ceci afin d'éviter l'isolement et donc le repli sur soi.

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Débat_burnout_Djohar3 questions à Djohar Si Ahmed,
Docteur en Psychopathologie et Psychanalyse

Co-auteur du livre Processus de guérison publié cette année chez Dangles


R.F.M.
Comment considérez-vous la question très contemporaine du « burn-out » ?
Djohar Si Ahmed
Le burn-out peut être considéré comme une forme clinique d'un syndrome dépressif avec perte de l'élan vital, sentiments de dévalorisation, parfois de culpabilité, épuisement psychique et physique. Il peut être abordé de multiples façons. Par ses causes les plus évidentes : surcharge chronique de travail, demande de performance et de rentabilité - quasiment impossible à réaliser - absence de reconnaissance et de soutien du milieu professionnel (hiérarchie et collègues) ou de la clientèle. Et celles qui le sont moins : addiction au travail, non-respect d'une dialectique fondamentale entre absorption au travail et ressourcement, quête identitaire se jouant sur le terrain de la réussite professionnelle. Le burn-out est donc largement surdéterminé par un enchevêtrement de causes et de dispositions intérieures et extérieures, il se joue simultanément sur trois plans : psychique, comportemental et corporel. Il constitue, aussi bien par ce qui le détermine que par ce qu'il est, un tableau complexe (au sens étymologique) appelant, pour l'appréhender de façon pertinente, une « pensée complexe » (dixit Edgar Morin) (2) et non partielle ou linéaire (comme la mise en exergue d'une simple relation de cause à effet pour l'un de ses aspects).
R.F.M.
Le déclenchement du burn-out est-il prédictible ? Y a-t-il une prédisposition génétique (davantage de femmes touchées !) ou professionnelle (par exemple les professionnels de santé) ? Ce qui reviendrait à dire qu'être femme médecin est potentiellement à « risque burn-out » ?
Djohar Si Ahmed
Il existe bien évidemment des prémisses de burn-out que les médecins du travail commencent à reconnaître (fatigue, absentéisme, ou addiction au travail, troubles de l'humeur, etc.). Ceci impliquerait des mesures thérapeutiques rapides plutôt que quelques prescriptions médicamenteuses. Il y a divers facteurs favorisants qui, en toute logique et lorsqu'ils sont cumulés, accroissent le risque. La génétique ou le féminisme n'ont rien à voir là-dedans (ou très peu) ! Si les statistiques montrent que les femmes sont davantage victimes de ce syndrome, c'est peut-être parce que beaucoup d'entre elles cumulent charges familiales et exigences professionnelles.
R.F.M.
Quelles sont votre expérience et vos méthodes de soins du burn-out ? Parlez-nous de votre approche thérapeutique...
Djohar Si Ahmed
Nous accueillons tous les états de souffrance quelle qu'en soit l'expression. Le burn-out a, comme on vient de le voir, des causes évidentes et d'autres qui le sont moins mais qui, justement, peuvent être bien plus déterminantes et surtout révélatrices. Pour mettre au jour les raisons inconscientes qui, bien au-delà des raisons circonstancielles, ont amené un sujet au burn-out, nous proposons plusieurs approches : psychothérapie verbale, hypnothérapie, ou mieux encore une approche psychocorporelle ou travail de « respiration holotropique » (ou TRH). Dans notre conception, ces approches complémentaires sont souvent conjointes. Il s'agit de proposer un cadre sécure qui permet d'identifier les racines de la souffrance qui sensibilisent le sujet au burn-out, lequel est une décompensation. Ainsi, le cas d'Olivier, 40 ans, employé modèle dans une société informatique et en butte à des exigences professionnelles réelles, véritable défi pour lui. Il est peu à peu entré dans cet état décrit comme « burn-out ». Lorsqu'il vient nous voir, il a déjà consulté en psychiatrie et présente tous les symptômes décrits. Impossible pour lui de mettre en mots sa souffrance. On l'inscrit donc à un groupe de TRH. Le résultat de ce travail profond renvoie curieusement à sa naissance, longue et laborieuse, marquée par une anoxie avec asphyxie, tout à fait en relation avec les ressentis qui l'ont amené à consulter : asphyxie psychique, sentiment de « sans issue ». Le dépassement de ce noyau de souffrance a donné à Olivier l'impulsion de sortie immédiate du burn-out et une énergie retrouvée pour redéfinir ses conditions d'existence familiale et professionnelle. Cet exemple est symptomatique du langage individualisé que représente le burn-out, périscope d'une histoire intime, souvent très éloignée du contexte de manifestation. (2) Edgar Morin est Directeur de recherche émérite au CNRS, où il préside le comité Sciences et citoyens, il est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Il décrit la pensée complexe dans son livre Science avec conscience.

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Propos recueillis par Virginie LEROY et Odile ALLEGUEDE / Photos : iStock

(1) L'AFFM est une très ancienne association fondée en 1920 par des femmes médecins pionnières, qui voulaient aider leurs consoeurs par leurs conseils et réflexions. L'AFFM fut reconnue dans les années 1930 association loi 1901 d'utilité publique et affiliée à l'Association Internationale des Femmes Médecins (MWIA) regroupant de nombreux pays.

(2) Edgar Morin est Directeur de recherche émérite au CNRS, où il préside le comité Sciences et citoyens, il est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Il décrit la pensée complexe dans son livre Science avec conscience.