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Au-delà de l’avancée scientifique qu’elle représente, la greffe de visage dit quelque chose de notre époque. L’importance que nous accordons à cette partie du corps qui arbore notamment les yeux – ce "miroir de l’âme" – semble justifier toutes les innovations qui permettent d’en effacer les blessures, même les plus profondes. Quelles sont les limites éthiques, psychologiques et sociales de cet acte médical à la fois prodigieux et perfectible ?
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Greffe de visage : un progrès sous surveillance…

Au-delà de l’avancée scientifique qu’elle représente, la greffe de visage dit quelque chose de notre époque. L’importance que nous accordons à cette partie du corps qui arbore notamment les yeux – ce "miroir de l’âme" – semble justifier toutes les innovations qui permettent d’en effacer les blessures, même les plus profondes. Quelles sont les limites éthiques, psychologiques et sociales de cet acte médical à la fois prodigieux et perfectible ?

C’est une première qui a fait date dans l’histoire de la chirurgie. En 2005, une équipe de médecins français réalisait la première greffe partielle du visage au CHU d’Amiens. À l’époque, la prouesse suscite autant l’admiration que la controverse. Pourquoi réaliser ce geste médical sur un patient dont la vie n’est pas en danger ? Pourquoi tenter une opération si lourde impliquant la prise à vie de traitements immunosuppresseurs destinés à éviter le rejet d’une greffe qui n’est pourtant pas indispensable à la survie ? Les détracteurs de l’époque soulignaient le fait que l’être humain, s’il ne peut se passer d’un cœur ou d’un foie, peut très bien vivre avec le visage abîmé... Quinze ans après cette première médicale, que reste-t-il de ces considérations ? Peut-on réellement de vivre "sans visage" dans une société qui célèbre chaque jour un peu plus la beauté, même retouchée ?

Visage, mon beau visage…

Plus de 1 000 selfies sont pris chaque seconde dans le monde, soit 39,95 milliards chaque année*. L’engouement pour ce type de clichés mettant en scène nos visages, le plus souvent embellis par toutes sortes de filtres et autres trucages numériques, révèle le véritable culte voué à cette partie du corps humain. Celle que l’on montre, qui ne trompe pas – ou si peu –, celle qui nous révèle aux autres. Celle qui nous réunit aussi, car le visage porte les traces de nos origines, de notre filiation. Quand un nouveau-né paraît, c’est son visage qui suscite le plus de commentaires. On dira qu’il a "le nez de son père", "les yeux de sa mère", "la bouche de sa grand-mère"… Le visage est double ; il nous définit autant individuellement qu’il marque notre appartenance à un groupe, une lignée. C’est également la seule partie du corps à avoir une dimension sociale immédiate : elle dit quelque chose de nous, malgré nous et malgré les préjugés d’autrui sur notre personne.

D’Albator aux excès de Botox : la fin de règne des cicatrices

Il est loin le temps où les enfants célébraient les pirates à l’œil crevé. Loin aussi l’époque où les "gueules cassées" de 14-18 arboraient leurs visages abîmés. Un célèbre professeur de la Sorbonne dépourvu de mâchoire s’exposait ainsi devant ses étudiants à qui il enseignait l’Histoire en incarnant dans sa chair la terreur de la grande guerre. Il fût un temps où la cicatrice sur le visage était la marque du courage, de la bravoure du héros qui ne craignait rien, pas même la laideur. Les créateurs des grands récits de notre enfance ne s’y sont pas trompés en inventant Albator, un personnage dont les cicatrices visibles symbolisent sa puissance et suscitent l’admiration. Aujourd’hui plus qu’hier, le contrat qui nous lie à notre visage ne va pas de soi. On a du mal à vivre avec ce nez bossu, ces lèvres trop fines, cette oreille décollée… Depuis quelques années, se multiplient les opérations esthétiques, dont le but est précisément de nous aider à accepter notre image. Le rejet contemporain de tout trait disgracieux nous pousse à gommer, réduire ou radicalement transformer ce qui peut susciter la moindre gêne dans le regard de l’autre.

Dans ce contexte, comment accepter d’être, non seulement abîmé, mais privé de visage, à l’instar du personnage joué par Pierre Niney dans le film de Frédéric Tellier, Sauver ou Périr ? En 2018, comme la dégradation esthétique profonde du visage entraine aussitôt la mort sociale d’un individu, la greffe de cette partie du corps si glorifiée apparaît comme une option tout à fait admissible, et même souhaitable puisqu’il est admis que vivre sans visage, ce n’est pas vivre. Un constat qui en dit long sur notre rapport à la laideur…

Le greffé face à l’échec esthétique

Être réparé pour être réintégré dans une société qui rejette tout trait disgracieux et pour qui la seule vue d’une personne défigurée est devenue insoutenable justifierait amplement la prise de risques associée à la greffe de visage. Seulement voilà, il faut être beau pour être aimé et, aussi impressionnants que puissent être les progrès chirurgicaux de ces quinze dernières années, force est de constater qu’un greffé du visage donne à voir une apparence encore disgracieuse. Et c’est bien là que l’opération atteint ses limites technologiques. Un visage greffé n’est pas beau. Accepter de prendre tous les risques qui accompagnent une telle opération, c’est donc accepter un visage dont on n’aurait jamais voulu autrement. La greffe contribue à atténuer la souffrance de celui qui ne se reconnaît plus mais elle ne la supprime pas. Elle peut simplement aider l’individu blessé à se reconstruire mais il faudra attendre de nouvelles avancées médicales pour que l’on puisse greffer un visage parfaitement mobile et conforme aux attentes du patient. À la mort sociale s’ajoute la mort esthétique du greffé et il est difficile, dans ces conditions, d’envisager avec précision l’ensemble des conséquences psychologiques d’une greffe de visage. En effet, le patient peut ressentir une réelle contradiction entre la joie de retrouver un visage – partie de son corps qu’il croyait perdue à tout jamais – mais aussi le sentiment de ne pas se reconnaître dans cette nouvelle peau, de ne pas être reconnu et même de susciter à nouveau le rejet. En réponse à la souffrance liée à la défiguration qui rend impossible la vie au sein de la communauté des hommes, la greffe de visage n’offre pas une véritable réparation. C’est une modification qui entraîne des changements radicaux. Après l’opération, le visage greffé devra s’adapter à la structure osseuse du patient et donc se modifier. La nouvelle apparence de la personne résultera toujours d’une rencontre entre le visage donné et sa propre physionomie. C’est la qualité de cette rencontre, qui reste toujours imprévisible, qui conditionne un rendu qui sera toujours imparfait et troublant sur le plan esthétique.

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Renouer avec une identité, un cheminement complexe…

À la question de l’acceptation de soi s’ajoute la question de l’acceptation de l’autre, du visage de l’autre, dans son propre corps. En effet, toute greffe interroge l’identité et le corps nous le rappelle quand il décide de rejeter un greffon. La greffe passe par une absorption de l’autre et cela n’est pas sans effets psychologiques, surtout lorsque le patient bénéficie du visage d’un donneur décédé. Pendant que le corps s’adapte au greffon, le patient doit accepter l’intrus venu masquer sa défiguration. Pendant que la greffe prend, le patient doit se faire à l’idée que son corps n’a plus la même apparence. Il lui faut aussi apprendre à articuler de nouvelles sensations internes à une nouvelle image externe. Contrairement à la cicatrisation, cet alignement des vécus sensoriels et perceptifs ne se fait pas tout seul. D’autant qu’il conditionne un autre enjeu : l’adaptation du patient à la modification du regard d’autrui. La greffe de visage est sans doute l’une des plus spectaculaires, d’autant qu’elle a de profondes racines dans l’imaginaire collectif. De Fantômas à Elephant man en passant par une longue lignée de personnages de films d’horreur, nombreux sont les caractères qui ont nourris nos fantasmes autour de l’ambiguïté du défiguré. Héros ou monstres, difficile de trancher sur l’identité de ces "sans visage" que la médecine tente aujourd’hui de réparer avec plus ou mois de succès. Le récent film de Frédéric Tellier, Sauver ou périr, tente une nouvelle lecture de ce grand thème cinématographique. Et si l’acceptation de soi était un chantier si conséquent qu’il ne saurait être mené à bien sans l’aide des autres et sans se passer d’une quête personnelle de son intériorité, de son âme ?

*Ben Kerckx / Pixabay

 

Propos recueillis par Nathalie Strauch / Photos : Shutterstock

"Visage", "personne"… le sens caché des mots

Le mot "visage" vient du latin visus désignant ce qui est vu, ce l’on présente à autrui de manière immédiate. Le visage, c’est ce que l’on montre de soi, ce que l’on ne couvre pas. Ce sens est d’ailleurs bien présent dans l’expression dérivée "vis-à-vis" qui sous entend un face-à-face, une proximité où l’individu se perçoit souvent comme dénudé, livré au regard de l’autre. Le mot "personne", lui, vient du latin personna qui désigne le masque, un sens contraire à celui que nous croyons donner, aujourd’hui, à ce nom commun… Dans notre société, le visage, c’est la personne. Alors, la "belle personne" – une expression très en vogue – serait-elle celle qui arbore le plus beau masque ?