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Véronique M. est généraliste dans la région nantaise. Dans sa jeunesse, elle rêvait déjà de devenir médecin mais elle voulait aussi partir aider les populations en difficulté dans les pays en voie de développement. Adulte, elle a, pour son plus grand bonheur, réalisé son rêve. Rencontre avec une personne en quête d’authenticité et de sens dans les rapports humains.
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Véronique M. : Généraliste... mais pas seulement !

Véronique M. est généraliste dans la région nantaise. Dans sa jeunesse,  elle rêvait déjà de devenir médecin mais elle voulait aussi partir aider les populations en difficulté dans les pays en voie de développement. Adulte, elle a, pour son plus grand bonheur, réalisé son rêve. Rencontre avec une personne en quête d’authenticité et de sens dans les rapports humains.

Pourquoi êtes-vous devenue médecin généraliste ?

Véronique M. : Être médecin m'a toujours fait envie. Lorsque j'étais enfant, je voulais devenir généraliste, peut-être parce que mon père était malade. Et je rêvais déjà de partir pratiquer ailleurs, je rêvais de contrées lointaines. À cette époque, Médecins sans Frontières était l'ONG la plus réputée ; je m'identifiais à eux. Ainsi, quand j'ai traversé des baisses d'énergie pendant mes études, je rebondissais grâce à mon rêve, les images d'équipes médicales au Sahara me revenaient en tête et c'était reparti… À la fin de mes études, j'ai eu l'opportunité de partir en stage en Guadeloupe pendant 6 mois. J'ai ainsi pu tester ma résistance au climat. J'ai adoré ce moment :  les partages de cultures, les rapports  humains, la simplicité, la courtoisie (on ne se connaît pas mais on se dit  bonjour avec un beau sourire) et la bienveillance. Tout cela me semblait bien loin des valeurs du continent. Je suis ensuite revenue à Nantes finir ma thèse, puis je me suis donné du temps pour réfléchir à mon orientation professionnelle. J'ai choisi de m'installer dans  ma région d'origine, dans la maison de ma grand-mère. J'y pratique une médecine rurale, proche  de mes patients, avec les valeurs qui m'ont été transmises et que j'aime.

Quand et comment avez-vous commencé vos missions à l’étranger ?

Véronique M. : J'ai effectué ma première mission humanitaire 2 ans après m'être installée. Je suis partie en mission avec une ONG malgache au Mali. Je travaille au sein de missions pluridisciplinaires. À chaque voyage, j'ai rencontré des personnes très riches avides d'échanges, tant dans les populations locales que dans les équipes médicales. Je suis ensuite partie en Inde, du côté de Pondichéry. J'étais en vacances et je me suis rendue à l'hôpital local pour le visiter et voir comment ils pratiquaient la médecine. 

Le médecin responsable d'une mission locale m'a proposé de me joindre à son équipe, notamment auprès des pêcheurs autour de Pondichéry (c'était un an après la catastrophe naturelle du tsunami). Les consultations se composaient d'un ou deux médecins, d'une infirmière et d'une traductrice ; nous allions de village en village. La rencontre de ces populations démunies a transformé mon voyage en Inde : avec cette expérience humaine authentique, j'ai pu  mieux comprendre ce pays. Ma mission suivante m'a menée au Maroc, avec une équipe  pluridisciplinaire. J'ai le souvenir  de superbes aventures. Nous consultions au pied levé. J'ai rencontré des Marocaines très belles avec les tatouages de henné, les colliers, les bracelets et boucles d'oreilles aux symboles forts. Il y avait aussi les enfants aux prénoms de traditions marocains, en particulier les petites filles qui portent déjà leur petit frère  ou petite sœur sur le dos et gardent les chèvres ; ces enfants sont déjà très investis dans l'entraide. Ils m'ont séduite !

Que vous apportent ces missions ?

Véronique M. : Partir en mission, c'est s'engager dans un espace-temps à part. Il y a l'exotisme des destinations, mais aussi la découverte d'une autre culture, un rythme et une façon de vivre totalement différents de celui de la métropole. On dort dans ses campements. Les conditions de vie sont parfois précaires, les consultations ont lieu dans des locaux de fortune. Des dispensaires sont aménagés pour nous accueillir avec nos cantines  de soins primaires. Au petit matin, la file de patients est là ; ils sont calmes, disciplinés, venus de bien loin après plusieurs jours de marche. Ils seront accueillis puis orientés vers la consultation spécifique : dentaire ou ophtalmologique, pédiatrique ou médecine générale. Ils seront tous vus.

Tous les intervenants qui choisissent de partir pour donner ces soins vivent pour le partage et le don de soi. Et cela me remplit réellement de bonheur. Il y a d'une part les rencontres avec les femmes que nous venons aider. Les échanges sont très riches de complicité et dépassent les cultures. J'ai rencontré beaucoup de femmes démunies, mais courageuses, qui ne demandent rien et ne cherchent pas à utiliser le système. Elles connaissent la valeur de la vie et nous offrent des échanges authentiques et profonds. Elles proposent aux soignants des gâteaux ou des légumes et nous établissons avec elles un échange bien plus fort et valorisant que s'il  y avait juste paiement en argent. Il y a aussi les relations avec les autres membres des équipes soignantes. Ces équipes changent  à chaque fois ; nous ne nous connaissons pas mais nous établissons des rapports authentiques. Comme nous partons tous pour une cause commune, nous nous appliquons à entretenir des relations basées sur la tolérance et la bienveillance. Nous ne portons pas de jugement, et ces échanges créent des liens puissants entre nous ; à la fin du séjour, nous formons une vraie famille. Et quand je rentre dans mon village, quelque chose de ma vie de tous les jours me rappelle mes missions :  les cadeaux souvenirs donnés discrètement au cours d'une consultation avec une sincère accolade, les consultations avec  les familles étrangères.

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Pensez-vous que les missions soient vraiment utiles aux populations locales ?

Véronique M. : Vraiment, partir me comble toujours de joie et me rend heureuse. Mais je ne cherche pas à tout prix à partir. Je pars en mission quand on me le propose et quand j'arrive à m'organiser sur le plan personnel et professionnel. Il faut aussi que la mission soit bien organisée. Il n'est pas question de partir sans apporter une aide réelle aux populations locales. Il est nécessaire de mener une réflexion sur notre rôle de soignant. Parce que je ne veux pas être le médecin français en blouse blanche qui soigne avec sa médecine de substituts qui ne sera pas adaptée, même si l'écoute est utile. Je limite donc mon ambition : je pars si je peux apporter quelque chose. Et je m'interroge toujours sur ce que j'apporte réellement. Par exemple, nous restons peu de temps sur place ; nous ne pouvons pas former de personnel local, nous ne connaissons pas les us et coutumes et il n'y a pas de transmission du savoir de bon sens. Lors de la mission au Maroc, l'équipe phare était l'équipe de médecins. Mais ce n'est pas elle qui a le plus apporté. Ceux qui ont le plus et le mieux aidé les populations locales, ce sont les dentistes et les ergo-thérapeutes qui sont venus avec du matériel qui a immédiatement transformé la vie des gens. Et d'autres personnes aident aussi avec de réels résultats sans pour autant être soignant ; je pense par exemple à ceux qui œuvrent pour l'éducation car apprendre à lire et écrire est indispensable pour choisir sa vie d'être humain libre.

Comptez-vous repartir prochainement en mission ?

Véronique M. : Une de mes patientes en France est originaire de Fez au Maroc ; elle y a toujours de la famille. Je vais partir là-bas quelques jours en tant que touriste mais aussi pour réfléchir à l'aide que je pourrai directement apporter : laquelle, comment, où. Je veux dire : je ne cherche pas forcément à travailler avec les populations locales sur le plan médical, je cherche à être utile,  à donner du temps et à être  dans l'écoute.  

J'ai choisi le Maroc comme point de chute car ce pays me plaît ; y aller est facile. Les gens sont authentiques, les valeurs sont proches des nôtres, on peut communiquer aisément car beaucoup parlent français. Il y a un respect mutuel qui me convient tout à fait. Ce pays est lumineux, chaud et épicé. Je me sens plus proche  des marocains que des Indiens, dont je trouve la culture beaucoup trop violente à l'égard des femmes.  Il y a un trop grand décalage pour les soignants qui se rendent en Inde :  ils sont perçus comme de riches occidentaux. Dans ces conditions, s'immerger dans le mode de vie indien est très compliqué. Ce n'est pas du tout le cas au Maroc.  J'ai dans ce pays une amie pédiatre qui a construit elle-même sa ferme  en terre ; elle accueille des animaux  malades et fait travailler des femmes marocaines ; elles brodent des tissus. Mon amie les revend ensuite dans sa ferme, à Paris et en Allemagne. Elle aide ainsi les populations locales ; les produits de la vente servent à financer par exemple  des opérations cardiaques ou ophtalmologiques pour les enfants  du village qui en ont besoin. Je rêve de mener une vie de cette sorte.

Vos voyages semblent avoir marqué votre vie. Ont-ils aussi influencé votre pratique médicale ?

Véronique M. : Oui bien sûr. En Inde, j'ai pratiqué le yoga et je me suis intéressée à l'ayurveda. J'aime la globalité de cette médecine, qui prend en compte le patient, sa physionomie, son énergie, son rythme de vie, ses besoins nutritionnels, ... On est loin des règles de conduite identiques, qui seraient appliquées à tous pour un même objectif de santé. Je m'attache à une médecine personnalisée sans culpabilité ; l'intérêt me semble être de cultiver son intelligence pour prendre confiance en sa vie. La médecine de campagne respecte l'individu et l'authenticité des rapports humains. J'essaie de prendre en charge  chaque patient dans sa globalité et de le considérer avec bienveillance. Il n'y a pas de règle ni de challenge car chacun est différent, il faut redonner confiance. J'essaie de faire usage de bon sens et de donner le moins de médicaments possible. Et surtout, j'aime mes petits patients ! Je prends du temps avec eux, nous nous tutoyons, ils m'apportent des légumes, nous échangeons des recettes. Et je ne saurais pas faire autrement…

Partir en mission, c’est s’engager dans un espace-temps à part. Il y a l’exotisme des destinations, mais aussi la découverte d’une autre culture, un rythme et une façon de vivre totalement différents de celui de la métropole.

Il est nécessaire de mener une réflexion sur notre rôle de soignant.

 

Texte : Nathalie STRAUCH / Photos : Shutterstock