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Stéphanie Motton est gynécologue ; elle a réussi à conjuguer ses 3 centres d’intérêt professionnels : les femmes, le cancer et la chirurgie. Persuadée que le sport est un atout majeur pour faire diminuer le taux de récidive, elle s’est lancée dans une action originale : amener les patientes, dès la prise en charge de leur maladie, à jouer au rugby. Et elles en redemandent ! Entretien avec un femme très humaine et très fière des succès qu’elle obtient en collaboration avec la Fédération Française de Rugby.
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Chirurgie, Gynécologie et Rugby

Stéphanie Motton est gynécologue ; elle a réussi à conjuguer ses 3 centres d’intérêt professionnels : les femmes, le cancer et la chirurgie. Persuadée que le sport est un atout majeur pour faire diminuer le taux de récidive, elle s’est lancée dans une action originale : amener les patientes, dès la prise en charge de leur maladie, à jouer au rugby. Et elles en redemandent ! Entretien avec un femme très humaine et très fière des succès qu’elle obtient en collaboration avec la Fédération Française de Rugby.

Comment et pourquoi êtes-vous devenue médecin ? Et pourquoi cette spécialité ?

Je me suis intéressée à la médecine parce qu’à 15 ans, j’ai eu un problème de santé. J’ai subi une grosse intervention chirurgicale. J’ai été immergée dans le monde médical ; le fonctionnement de l’hôpital ainsi que la relation patient/soignant m’ont tout de suite fascinée. J’ai vraiment eu envie d’en faire partie. Je me suis donc engagée dans des études de médecine. C’était en plus un challenge personnel. Quand j’étais enfant, j’avais des problèmes de scolarité. Je voulais prouver (et surtout me prouver) que je pouvais réussir des études longues et entrer dans ce milieu qui me fascinait. Je m’étais donc fixé comme objectif d’être médecin et je m’y suis tenue. Je gardais à l’esprit le souvenir du chirurgien qui m’avait opérée ; c’était un vieux chirurgien, qui n’avait pas d’heure. J’ai tissé avec lui une relation très forte. Il venait prendre de mes nouvelles et passait quelquefois me voir à 22 h. J’étais fascinée par sa passion du métier, son engagement personnel et son humanité. Je me disais : je suis une patiente parmi tous les autres. Est-ce possible qu’il ait une relation aussi forte avec chacun ? Du coup, la chirurgie s’est imposée à moi, grâce à cette rencontre.

Ma 2ème révélation est venue lorsque je faisais mes études de médecine à Marseille. J’ai fait un stage en oncologie/hématologie à l’institut Paoli Calmette. J’ai vu des médecins formidables, qui établissaient des relations fortes avec leurs patients, qui s’investissaient totalement. Je voulais être comme eux. Je ne pouvais pas encore juger de leurs compétences professionnelles, mais je les admirais pour leur humanité. J’ai alors décidé de travailler sur le cancer. Puis je suis passée en gynécologie et cela a été un autre déclic. Je ne travaillais qu’avec des femmes. Je pensais qu’au bout d’un moment, n’avoir que des patientes femmes m’ennuierait. Mais en fait, les femmes me fascinent et je les aime. Elles sont complexes, elles manquent de confiance en elles, elles se brident. La vie d’une femme est souvent plus précaire que celle d’un homme.

Aujourd’hui, je suis très heureuse dans ma vie professionnelle en tant que chirurgienne gynécologue. J’ai réussi à réunir mes 3 « passions » : je m’occupe des femmes, je travaille en cancérologie et je fais de la chirurgie. J’essaie aussi d’être un bon médecin. Je me suis forgée une définition personnelle, au fur et à mesure de mes rencontres. Un bon médecin est quelqu’un qui a des compétences mais qui n’est surtout pas qu’un technicien. Le côté humain est primordial ; il faut rassurer le patient, sans lui mentir, lui tenir un discours serein qui ne fasse pas peur. Bien sûr, je me protège parce qu’il y a des moments très durs, mais l’empathie l’emporte chez moi.

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Pourquoi vous êtes-vous intéressée au sport dans l’après cancer ?

Je suis persuadée qu’il faut changer de discours sur le cancer. Aujourd’hui, le mot fait peur, on ne veut pas en entendre parler. Pourtant, il faut le banaliser, et pas seulement auprès des personnes qui en sont atteintes. Parce qu’en 2025, 50 % de la population sera touchée par le cancer durant sa vie. Mais n’en mourra pas forcément ! Je parle du cancer à mes patients avec sur mon bureau la photo de mes enfants de 6 et 8 ans courant contre le cancer. Je veux faire passer le message que tout le monde est ou sera concerné, et mes enfants aussi. Cela ne sert donc à rien de cacher le cancer ; j’essaie au contraire de banaliser le discours autour de cette maladie.

Depuis 2 ou 3 ans, la notion de l’après cancer s’est beaucoup développée. Car on améliore énormément le pronostic grâce aux actions mises en place dans ce cadre. Les pouvoirs publics sont conscients que les surveillances très coûteuses que nous effectuons tous les 6 mois ne sont pas la panacée. Prenez le cas d’une femme de 40 ans qui a eu un cancer du sein. Elle a été traitée et le taux de récidive est considérablement réduit à 5 ans. Elle a la vie devant elle. Mais si elle fume, tous ces examens ne serviront peut-être à rien. Parce qu’on sait que le tabac favorise l’apparition du cancer. Cette femme fera peut-être plus facilement une récidive, ou aura un infarctus... 

L’après cancer est donc primordial. Et c’est là que le sport intervient. On sait maintenant qu’il réduit le risque de récidive et la mortalité, facilite la tolérance des traitements tout en améliorant la qualité de vie. Ainsi, pour le cancer du sein, une activité sportive régulière encadrée réduit de 50 % le risque de récidive. Les pouvoirs publics se sont donc dit qu’il fallait « pousser » la prescription du sport pour les patients atteints de maladie chronique. Mais un médecin a besoin d’une posologie et d’une durée. S’il ne sait pas, il regarde dans le Vidal. Comment faire pour les prescriptions sportives ? Quel sport conseiller ? Comment le pratiquer ? A quelle fréquence ? Les médecins ne savent pas forcément répondre à ces questions. Les fédérations françaises de sport (toutes activités confondues) ont alors été sollicitées pour mettre en place un « Vidal du sport », le Médicosport Santé. Un médecin y trouve comment prescrire une activité physique bénéfique pour chaque type de maladie.

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Vous vous êtes intéressée au rugby. Ce n’est pas le premier sport auquel on pense pour des personnes venant de subir des traitements anti-cancéreux....

La Fédération Française de Rugby, comme toutes les fédérations sportives, devait s’engager dans la prise en charge de l’après cancer. Elle s’est interrogée : comment faire faire du rugby à des personnes ayant eu un cancer ? Il s’agit de rugby à 5, sans contact violent ni placage, pas le rugby qu’on voit à la télévision bien sûr ! Il y a 3 ans, la Fédération Française de Rugby (FFR) a invité des médecins oncologues (dont j’étais) pour leur expliquer leur projet rugby/santé. Ils avaient mené une saison expérimentale avec des patients ayant eu un infarctus. On voyait le bénéfice réel qu’ils retiraient du sport. Puis ils nous ont fait essayer le rugby à 5 ; j’ai tout de suite aimé ; les règles sont simples et facilitent l’intégration. C’est très ludique et crée une réelle bonne ambiance. En plus, le fait que la passe se fasse en arrière est intéressant parce que si vous n’avez pas les capacités physiques pour courir vite, vous ne pénalisez pas votre équipe. Dans ce cas, les patientes développent un jeu à toucher et rééduquent leur bras.

La fédération proposait de mettre à disposition les moyens financiers et humains pour développer cette activité de sport/santé. Il fallait juste que les médecins trouvent les patients volontaires. A Toulouse, nous avons été pionniers. La réunion avec la FFR avait eu lieu en septembre, les premiers entrainements de patients étaient prévus début janvier (avec des éducateurs sportifs liés à la FFR).  Il nous restait 3 mois pour recruter les patientes. C’était compliqué ; le rugby ne va quand même pas de soi. Il fallait donner envie d’essayer en expliquant les bénéfices. Nous avons finalement réussi à recruter 10 patientes. Une chose a fait la différence pour la réussite de cette opération : pendant les 3 mois où nous recrutions des patientes, je me suis dit qu’on pouvait profiter de la structure pour faire jouer des soignants sédentaires. Et nous avons continué les entrainements ensuite ! Cela a tranquillisé les éducateurs qui s’y connaissent en sport mais pas du tout en cancer. Ils étaient très contents d’entrainer une équipe médicale à côté des équipes de patientes ; ils se sentaient sécurisés par rapport à la maladie et à sa prise en charge. C’est la collaboration soignants/éducateurs sportifs qui a fait de ce projet une réussite.

Cette activité fonctionne depuis 3 ans : l’organisation la 1ère année, la fidélisation et l’augmentation du nombre de patientes joueuses la 2ème année, et enfin la mise en place d’un club pour structurer et rendre l’activité pérenne la 3ème année. C’est le RUBIES (Rugby Union Bien-Être Santé), le premier club en France à vocation santé. Aujourd’hui nous avons 48 adhérents (soignants et patients). Pour l’instant les patients sont tous des femmes ayant eu un cancer féminin, mais nous voulons ouvrir l’activité rugby aux personnes atteintes d’autres types de cancer.

Cette activité rugby ainsi que le club RUBIES fonctionnent très bien sur Toulouse, la ville où vous exercez. Ce modèle peut-il être reproduit ailleurs ?

Nous avons une convention avec la FFR qui nous délègue la promotion et nous aide pour l’ouverture d’autres clubs. C’est compliqué ; nous devons lutter contre certains discours médicaux qui affirment qu’après un cancer du sein, il faut bouger le moins possible le bras pour récupérer. Nous faisons un travail pour faire changer ces idées reçues. Il faut aussi rassurer les éducateurs sportifs. Nous avons mis en place une formation rugby/cancer de 2 jours à leur intention. La 1ère session a eu lieu en juin dernier. L’objectif est de montrer à des éducateurs affiliés à la FFR ce qu’est un cancer féminin, ce qui se fait à Toulouse autour du rugby à 5, comment nous avons mis en place une collaboration étroite éducateurs/corps médical pour gérer au mieux l’après cancer et surtout les bénéfices qu’en retirent les patientes. Les éducateurs sportifs rugby sont accompagnés pour reproduire chez eux les structures testées à Toulouse. Nous intervenons par exemple pour les mettre en contact avec les oncologues sur place et établir une réelle collaboration autour du bien-être des patients. Nous allons ouvrir 2 nouveaux clubs, à Dijon et Marseille. Certains sponsors commencent aussi à nous solliciter.

Nous cherchons aussi à démontrer scientifiquement ce que la pratique du rugby a apporté à nos patientes. C’est le sujet de thèse d’une doctorante, qui évalue sur 3 ans les effets sur nos patientes pratiquantes, pour les récidives, le poids et la qualité de vie. Elle va aussi évaluer ce qu’apporte le côté collectif du jeu, ce qui n’a jamais été fait et qui, à mon avis, est un aspect majeur de la réussite du rugby dans l’après cancer. Parce que toutes celles qui ont commencé cette activité de rugby/santé, qu’elles soient patientes ou soignantes, la continuent. Le jeu est collectif et ludique. J’ai un recul de 3 saisons ; je vois bien que mes patientes sont très solidaires, intègrent totalement les valeurs portées par le rugby. Elle se mettent à pratiquer d’autres sports dans un effet boule de neige vertueux. Plus largement, elles reprennent leur vie en main et sont fières de dire « je fais du rugby » parce que le rugby, c’est un sport de combattants.

Merci beaucoup, Stéphanie, de nous avoir fait partager votre passion.

Je suis persuadée qu’il faut changer de discours sur le cancer. Aujourd’hui, le mot fait peur, on ne veut pas en entendre parler. Pourtant, il faut le banaliser.

L’après cancer est primordial. Et c’est là que le sport intervient.

C’est la collaboration soignants/éducateurs sportifs qui a fait de ce projet une réussite. 

 

Propos recueillis par Nathalie STRAUCH

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