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Après "Elle l’adore", son premier film, sorti en 2014, Jeanne Herry, revient avec un film d’un tout autre genre "Pupille", où l’on suit le parcours étape par étape, de Théo, né sous X. De sa naissance à son adoption, le temps est suspendu et les services sociaux en effervescence.
PHOTO PUPILLE

"Pupille", le parcours étape par étape, de Théo, né sous X

Après "Elle l’adore", son premier film, sorti en 2014, Jeanne Herry, revient avec un film d’un tout autre genre "Pupille", où l’on suit le parcours étape par étape, de Théo, né sous X. De sa naissance à son adoption, le temps est suspendu et les services sociaux en effervescence. La réalisatrice nous permet de voir les coulisses d’une adoption. Qu’y a-t-il derrière ce mot ? 
Jeanne Herry nous en parle.
 
Qu’est-ce qui vous a donné envie de tourner un film sur le sujet de l’adoption et de l’accouchement sous X ?
Jeanne Herry : Je cherchais un sujet après un premier long métrage, un sujet d’écriture, et j’ai eu l’appel d’une proche, qui était sur le parcours de l’adoption. J’avais suivi sa démarche, mais un peu lointainement. Et là, elle me disait qu’on l’avait appelée, qu’il y avait un bébé pour elle. Son message m’a beaucoup bouleversée, immédiatement. Je ne m’attendais pas à ce que ça me bouleverse autant. C’est monté très vite et j’ai vu que ça m’allumait beaucoup. Je me suis posée plein de questions : d’où venait ce bébé, pourquoi elle avait l’air surprise,... La réalisatrice nous permet de voir les coulisses d’une adoption. C’est l’histoire d’une rencontre hors du commun.
Elle avait une réaction très mélangée : elle était très euphorique, ça se sentait et en même temps très paniquée. Il y avait une brutalité aussi dans tout ça. On l’appelait pour lui dire, dans quatre jours, vous allez rencontrer le bébé, c’est une petite fille, si ça se passe bien, dans dix jours, elle est chez vous !
Elle était étonnée que ce soit un bébé français et en bonne santé. J’ai voulu comprendre pourquoi elle était dans cet état, quelles circonstances faisaient qu’on la prévenait au dernier moment, la brutalité de la nouvelle, et elle qui me répétait "c’est maintenant qu’il faut que tu me dises comment on s’occupe d’un bébé, c’est maintenant !". Et donc j’ai été chercher des réponses à tout. C’était un accouchement sous X, donc j’ai commencé à me renseigner sur cet accouchement, qui est une particularité française. Je me suis plongée dans le sujet, surtout dans l’action des encadrants. C’est vraiment ce qui m’a intéressée : cette machine collective qui se met en branle pour rendre possible cette équation, très pure au départ entre cette mère qui ne peut pas garder ce bébé, un bébé qui n’a pas de parents et une femme qui cherche un bébé. A priori il y a tout là-dedans pour que tout le monde y trouve son compte. Et en même temps c’est très complexe et qui va rendre ça possible ? Les encadrants sont au centre. Il y a un protocole à mettre en place, qui est solide, qui indique à chacun ce qu’il doit faire et comment. Ce sujet aurait pu ne faire que m’intéresser intellectuellement car, en soi, il est déjà passionnant, mais il a libéré en moi des dispositifs de fiction formidables. Les enjeux étaient très forts pour tout le monde, c’est ce qui m’a frappée. Il n’y a rien de mieux pour écrire une partition scénarisée que d’avoir des enjeux forts. J’ai trouvé, dans la vérité de la vie, des dispositifs de fiction romanesques, passionnants, émotionnellement très relevés. 
 
Le film démarre sur un mode documentaire, était-ce une volonté de montrer la réalité d’un accouchement sous X de manière presque pédagogique, pour ensuite, une fois le "cadre" posé, faire entrer le spectateur dans la fiction pure, en lui ayant au préalable donné le "mode d’emploi" ?
J.H. : L’idée n’était pas de faire la chronique d’un service, mais vraiment de raconter une histoire : celle d’un seul accouchement sous X, d’un seul bébé et d’une maman sur le parcours de l’adoption. Ce n’est pas un film sur l’adoption, c’est un film à l’intérieur de ce cadre. La mise en place du cadre va permettre de comprendre les enjeux pour tout le monde. Il y a un protocole, chaque protagoniste incarne une fonction : les travailleurs sociaux, les travailleurs pour l’état, le personnel de la maternité, les familles d’accueil, … Mais au-delà de leur fonction, j’ai rencontré des gens. J’ai essayé de raconter l’histoire de ces gens, ce qui les lie, par le travail notamment. J’aime bien regarder les gens travailler, c’est une porte d’entrée intéressante : découvrir les personnages d’abord au travers de leur travail. À part pour le personnage de Gilles Lellouche, qui travaille chez lui, c’est l’homme de l’intérieur. Et dans son cas il y a donc une situation un peu poreuse car il accueille les enfants dans sa maison. Mais pour les autres personnages, il y a peu d’incursions dans leur vie privée. L’idée était plutôt de se demander qui sont ceux qui nous encadrent. Faire vivre le côté humain dans leur vie professionnelle, qui est finalement très humaine. Leur travail est très friable, basé sur le ressenti, ils observent. Ils travaillent essentiellement sur leur subjectivité, ils croisent leurs observations, ils parlent beaucoup entre eux. Ce sont des métiers très vivants, pas du tout froids comme la fonction pourrait le laisser supposer et comme on les présente souvent. Chez les gens que j’ai rencontrés, on voyait qu’ils étaient traversés de mille choses et que leur travail n’était absolument pas rigide, il est bordé par un protocole qui les protège et qui protège tout le monde, heureusement, mais dans le cadre ils ont une marge de manœuvre énorme. 
 
Le fait d’avoir choisi de confier le dossier d’adoption à une femme seule est un choix audacieux dans le film et une réalité très rare, non ? 
J.H. : Oui. J’ai voulu montrer qu’une femme seule peut être la famille idéale. Plein de gens vont dire que ce n’est pas possible, que ça n’arrive jamais. Et c’est vrai, ça arrive très peu. Les bébés nés sous X, il y en a à peu près 500 par an, sont un peu les « joyaux » de l’adoption. Ils sont français, ils ont été suivis depuis le départ etc. On préfère favoriser les couples, mais la loi autorise tout à fait que ce soit une femme ou un homme célibataire.
Sans être militante, j’ai voulu explorer une possibilité, très rare dans la vraie vie. 
La mère en question, est une femme qui s’est battue, et dans les thématiques du film, il y avait un peu un éloge du rebond aussi. C’est quelqu’un qui a la faculté de rebondir, elle fait une reconversion professionnelle. C’était intéressant de montrer que c’est l’histoire d’une rencontre. La rencontre entre un bébé et sa future maman. La rencontre de deux histoires et si cette rencontre marche, c’est aussi parce qu’ils arrivent au bon moment du parcours l’un et l’autre. On suit le parcours plus court du bébé, jusqu’à ses trois mois et son parcours à elle, qui est beaucoup plus long. Elle a été un peu éprouvée par la vie, elle est divorcée, elle a changé de métier, elle a perdu sa mère. On voit que c’est une femme qui est prête à gérer, qui a pris sur elle, qui sait se raconter. Elle a réfléchi, elle a mûri ce projet d’adoption. Donc oui, pourquoi pas, ce serait peut-être elle la meilleure personne à ce moment-là pour rencontrer ce bébé, qui a eu un début difficile aussi, qui a besoin de disponibilité, de quelqu’un qui va pouvoir l’accompagner avec de l’endurance, avec du calme. D’ailleurs, j’ai des retours assez chouettes de professionnels, qui me disent que c’est intéressant de montrer aussi que les bébés aussi ont des histoires, pas uniquement les enfants, les bébés aussi. Et qu’à chaque histoire ne vont pas correspondre tous les profils. Que l’on ne peut pas faire qu’en fonction des listes d’attente. Il y a des histoires qui se rencontrent, mais tout le monde peut se tromper. Les services sociaux choisissent telle personne et en fait ils se sont trompés, ça peut arriver. C’est fragile. 
 
L’arrivée du bébé donne l’impression qu’il vient réveiller tout le monde autour de lui, la maman, les services sociaux, l’éducatrice spécialisée, la famille d’accueil. C’était important pour vous de montrer la multitude d’interactions autour de ce petit bébé ?
J.H. : Pour la plupart des bébés, le protocole se passe plutôt bien, les bébés se développent normalement. Je voulais montrer que ces gens travaillent bien. Or, pour montrer qu’ils travaillent bien, il faut leur poser des problèmes, sinon on ne le voit pas. Un bébé qui va mal, c’est insupportable. Je me souviens d’une femme qui m’a dit ça dans les services : c’est insupportable physiquement de ne pas arriver à calmer un bébé. Un bébé qui ne trouve pas son confort dans vos bras, qui n’arrive pas à se laisser aller, c’est insupportable. Un bébé qui a un problème de développement, qui se laisse tomber en dépression, ça produit beaucoup de nervosité et de culpabilité, c’est très dur. Un bébé déclenche des sensations archaïques. C’est pour ça que c’était important de pouvoir filmer de vrais bébés, très petits, ce que ça déclenche en nous, pas seulement à la tête, mais à la peau, à la chair, ça renvoie à ce que l’on a vécu. Se dire que l’on vient de là, cette fragilité, cette dépendance, de voir ces êtres qui absorbent tout, qui manifestent, s’expriment par un langage qui n’est pas verbal, tout ça fait qu’autour de ce petit bébé, forcément ça s’agite. J’avais expliqué mon idée de scénario à une femme des services, sa réaction a été de dire "Là ils doivent être nerveux dans les services", elle s’est immédiatement projetée, comme si je lui racontais une réalité. 
 
Chaque personnage a sa mission : les "recueillantes" sont là pour protéger le secret de la mère et recueillir le plus d’informations possible pour le bébé plus tard, pour ne pas qu’il se construise sur un trou noir. La transmission auprès des services va être possible pour que les éducateurs disposent juste de ce qu’il faut d’éléments pour comprendre le bébé et son histoire : d’où il vient etc. Aujourd’hui les recueillantes des nouvelles générations travaillent plus facilement avec les services pour donner les informations, dont elles savent qu’elles vont impacter le bébé. Tout passe par la parole, l’oral, qui va se transmettre. Elles n’écrivent rien (sauf ce qui est glissé dans le dossier de l’enfant, dont lui seul sera le destinataire). 
 
C’est un film où les femmes sont nombreuses et ont des rôles forts. Mais un homme est quand même très présent, incarné par Gilles Lellouche. Pouvez-vous nous parler de ce personnage ? Quelle est la place de l’homme dans cette histoire de naissance ?
J.H. : Je savais dès le départ qu’il y aurait plus de femmes que d’hommes. Et c’était plutôt plaisant de me dire qu’il y aurait beaucoup d’actrices. Mais je trouvais que c’était une bonne idée, possible d’un point de vue rigoureusement "documentaire" et surtout très intéressant d’un point de vue cinématographique de mettre un homme à cet endroit-là : à l’endroit de celui qui va s’occuper du bébé, parce que c’est fort comme image. On est encore à trouver ça touchant un homme qui s’occupe d’un bébé, dans sa solidité, sa virilité, sa plénitude d’homme. Gilles Lellouche est à la fois doux et solide. Une solidité dans le corps. La douceur n’est pas l’apanage de la féminité. 
Je me suis aussi un peu amusée, en bâtissant un couple inversé, de bout en bout, de présenter une femme qui travaille à l’extérieur et rentre le soir à la maison, de montrer l’homme, qui s’occupe de l’intendance, c’est lui qui gère la logistique, les courses, ... Une femme qui gagne plus d’argent etc. Elle ne veut absolument pas qu’il arrête son métier. Je savais qu’il y aurait très peu d’hommes, mais je voulais que la figure masculine soit très forte, belle et admirable, un peu comme un idéal masculin.  
 
C’est dur ce qu’il doit faire, on lui demande de s’attacher à fond pendant les deux premiers mois de la vie de ce bébé, il faut qu’ils s’attachent lui et le bébé, c’est important pour l’emmener dans la vie, lui faire éprouver la rassurance, le lien d’attachement solide, fort. Parce que le problème avec les bébés adoptifs, c’est que ces enfants ont été tellement éprouvés par la brutalité des ruptures, qu’ils ne vont plus dans le lien. Le pont s’est écroulé, le rapport de filiation ne se fait pas, ils ne s’attachent pas.
Donc on demande à ces gens, familles d’accueil, de s’attacher, puis de faire le transfert de lien. Après s’être attaché, on leur demande de se détacher pour laisser la place, c’est vraiment délicat comme métier, ça paraît impossible.
Le personnage est idéal mais pas parfait, il a des maladresses, il est humain. Il est sur son territoire, ça fait deux mois qu’il vit avec ce bébé. Puis la mère adoptive arrive, elle investit le lien, et ça marche, ce bébé rentre dans le lien avec elle. 
 
La mère adoptive est incarnée avec brio par Elodie Bouchez, comment avez-vous "construit" ce personnage ? 
J.H. : Elodie Bouchez, dans son rôle de mère a le parcours émotionnel le plus riche du film, elle passe par plein de couleurs émotionnelles fortes, à chaque séquence : le découragement, la panique, le chagrin, la fébrilité, le bouleversement, etc. Elle chemine, elle part de loin. Le parcours de l’adoption dans lequel elle se lance est long et elle le découvre au fur et à mesure. Elle dit de son rôle qu’elle a passé des obstacles, des haies, une chose après l’autre, et c’est au bout du parcours, que l’on a un kaléidoscope émotionnel large.
 
Ces deux êtres semblent être faits l’un pour l’autre. Peut-être une suite à cette histoire ?...
J.H. : J’aimerais bien !
 
Merci beaucoup pour cet échange et bravo pour votre très beau film !
 
Pour écrire, je me mets dans tous les personnages : la façon de les faire parler, ce qu’ils ont à dire, le vocabulaire précis des services. Mon plaisir de réalisatrice est de voir les acteurs jouer la partition que j’ai écrite et de les voir allumer mon texte de l’intérieur, activer les phrases, les rendre drôles ou émouvantes, je suis comblée.

Propos recueillis par : Virginie Leroy

J’ai voulu montrer qu’une femme seule peut être la famille idéale.