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Dans le Nord du Pérou, à la lisière de la forêt amazonienne, sur les bords du fleuve Shilcayo se trouve la ville de Tarapoto. Depuis 1992, le médecin français Jacques Mabit et son équipe y soignent, dans le Centre Takiwasi, toutes sortes de dépendances (drogues, sexe, jeu...).
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Dépendances : Takiwasi ou le salut sous le soleil

Dans le Nord du Pérou, à la lisière de la forêt amazonienne, sur les bords du fleuve Shilcayo se trouve la ville de Tarapoto. Depuis 1992, le médecin français Jacques Mabit et son équipe y soignent, dans le Centre Takiwasi, toutes sortes de dépendances (drogues, sexe, jeu...). L'établissement s'articule autour des deux activités principales: le traitement des toxicomanies et la recherche sur les  médecines traditionnelles.
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Takiwasi est légalement reconnu par le ministère de la santé péruvienne et, si des fonds européens et français ont participé à son lancement dans les années 90, aujourd'hui le centre vise l'auto-suffisance même si un tiers du budget dépend encore de dons. Les résultats qui y sont obtenus en matière de lutte contre les dépendances sont tout à fait étonnants. En Occident, la consommation de drogue est considérée comme une maladie chronique. 
La consommation de drogue est considérée comme une maladie chronique.
En tant que telle, elle implique un traitement continu sur le long terme. Pour le docteur Mabit il existe d'autres solutions et, en matière de dépendance, le fatalisme ne fera jamais loi.

De l'utilité d'une prise en charge globale

La prise en charge psychologique est la partie la plus sensible et la plus compliquée du traitement des toxicomanies. La désintoxication n'est qu'une étape sur le chemin, semé d'embûches, qui permet de se libérer de la consommation. Pourtant, en Europe, on a souvent l'impression que le débat se cantonne à l'utilité / toxicité des traitements de substitutions. À Takiwasi le traitement de la toxicomanie est holistique. La signification de ce mot a malheureusement glissé vers le syncrétisme New-Age qui dilue les notions au point de leur ôter toute signification et saveur. Il faut bien sûr l'entendre au sens premier : il s'agit de considérer la toxicomanie comme une totalité pathologique touchant aussi bien le corps que l'esprit. Dans le centre du Docteur Mabit, les patients sont pris en charge dans leurs trois dimensions : physique, psychologique et spirituelle.
Ici je me nettoie,
je parviens enfin à exprimer
mes émotions.
Les cures durent entre 9 à 12 mois et les patients sont choisis en fonction de leur motivation, le Centre étant ouvert et ne recourant à aucune méthode coercitive. Ils sont en général une quinzaine en résidence permanente.
 
Dans la médecine amazonienne il n'y a pas de rupture corps / esprit. On peut toucher l'esprit par le corps et réciproquement. La thérapeutique s'articule autour des plantes de purge, de diète et de modification de l'état de conscience. Toutes sont d'égale importance et leur rôle est double : nettoyage et reconstruction, aussi bien sur le plan physique que psychologique.
 
Les prises d'Ayahuasca1 (selon des règles strictes, toujours de manière collective, en présence de guérisseurs et de médecins) permettent de susciter des états modifiés de conscience qui ont pour but d'aider le patient à accéder à son univers intérieur. Le docteur Jacques Mabit de préciser : « Le maître guérisseur induit des modifications contrôlées de la conscience. Il nous guide vers l'autre-monde où nous pouvons aller chercher l'information qui est nécessaire à notre évolution / libération. Le processus de l'Ayahuasca est un processus à la fois cathartique et de profonde introspection dont le but ultime est de nous permettre d'expérimenter la transcendance. Sans analyses et travail psychothérapeutique ultérieurs de discernement et d'intégration, la prise d'Ayahuasca n'a pas de sens et peut même s'avérer contre-productive. On ne peut ni sauter ni dissocier les étapes.»
Je réalise enfin que je peux apprendre. En fait je m'aperçois que je peux faire beaucoup de choses. La limite, ce n'est que moi.
Pablo a 19 ans et Juan 24. Tous deux sont péruviens. Tous les deux sont pensionnaires du Centre. « Ici je me nettoie, je parviens enfin à exprimer mes émotions », précise Pablo qui a arrêté l'école à 14 ans. « Je réalise enfin que je peux apprendre. En fait je m'aperçois que je peux faire beaucoup de choses. La limite, ce n'est que moi. » Juan, quant à lui visualise son futur à travers l'Ayahuasca et comprend qu'il en a un, lui qui a dû suspendre ses études de médecine à Lima à cause de sa dépendance. Tous deux disent avoir enfin confiance, en eux et en la vie. Ils ont des projets pour le futur, l'envie d'apprendre un métier, la volonté de l'exercer. Que dire de plus...

La rencontre des médecines traditionnelles et occidentales

En Occident, la consommation de drogue est un tabou absolu. Inutile de rappeler les tollés suscités par les ouvertures de salle de shoot ou les centres de prises en charge. Pourtant ce n'est qu'un tabou sociétal. Les chiffres de la consommation sont là pour nous mettre face à une réalité tout autre : 550 000 personnes fument chaque jour du cannabis et 13,8 millions de personnes sont des fumeurs occasionnels. Avant 17 ans, 60% des jeunes se sont déjà saoulés et la cocaïne est consommée par 400 000 personnes au moins une fois dans l'année, l'héroïne en touche 500 000...
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Pour Jacques Mabit, « la consommation de drogue est souvent une étape initiatique pour les jeunes. Cette étape n'est pas vide de sens. Bien au contraire. L'adolescent a besoin d'expérimentations pour se structurer. Dans toutes les sociétés existaient des rites initiatiques de passage à l'âge adulte. La plupart des civilisations ont fait un usage religieux, initiatique et thérapeutique de substances psychoactives ou visionnaires. J'insiste sur le fait que je parle au passé. Nous nous sommes détournés de nos traditions, nous les avons perdues alors qu'elles ont un sens, une fonction nécessaire pour les individus. Aujourd'hui, le toxicomane est face à une initiation solitaire qui ne peut qu'être mal conduite puisqu'elle est faite sans guide. Le toxicomane, frustré socialement, cherche intuitivement des réponses existentielles dans le monde invisible. Seul il ne peut le trouver, il tâtonne à l'aveugle, essaye toutes sortes de substances et se perd en chemin jusqu'à n'être plus capable de revenir à lui. La médecine traditionnelle amazonienne encore très active et présente au Pérou nous enseigne que la prise de certaines plantes, notamment psychotropes, nous permet d'avoir accès à l'esprit par le corps au moyen d'une initiation contrôlée. Encore une fois cela ne se fait pas sans guide (curanderos comme on les appelle en espagnol), sans préparation, sans respecter des règles très strictes, sans suivi thérapeutique.»

Le traitement suit plusieurs étapes

La désintoxication du corps et de l'esprit s'articule autour de nombreuses purges à base de plantes traditionnelles prises en commun. Les plantes sont avant tout dépuratives.
La purge est dure et douloureuse.
Elles ne seront visionnaires (comme l'Ayahuasca qui est aussi purgative) qu'après avoir suivi les étapes nécessaires à la désintoxication. Une plante, la yawar panga (Aristolochia didyma) permet de sevrer les toxicomanes de manière extrêmement rapide. Avec elle, les symptômes de manque disparaissent beaucoup plus rapidement. Sa sève rouge caractéristique purifie le sang et réactive l'énergie du foie. La purge est dure et douloureuse. La médecine traditionnelle amazonienne ne donne rien gratuitement. Tout se mérite. Il y a des étapes à franchir, des démons à affronter.
Tout se mérite. Il y a des étapes à franchir, des démons
à affronter.
Le monde a un ordre et des règles qu'il va falloir réapprendre. Les patients sont réunis pour la prise de plantes. Ils participent tous aux mêmes rituels. Ils sont solidaires dans les épreuves à traverser.
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Réintégrer la vie sociale

Car la prise de plantes, et entre autres d'Ayahuasca, n'est qu'une étape vers la guérison, 
Fabienne Bâcle, psychothérapeute au centre insiste : « Á l'origine de la toxicomanie, il y a presque toujours un père absent et une mère surprotectrice. La mère n'a pas laissé le père jouer son rôle structurant et le père n'a pas joué le rôle de tiers entre la mère et l'enfant, permettant à l'enfant de s'individuer, de se dissocier de la maman et d'aller vers le monde.
Notre thérapeutique est la même pour tous : travail avec les plantes, suivi médico-psychologique et réapprentissage de la vie quotidienne.
Attention je ne dis pas que cette structure est prédictive, je constate juste par expérience qu'on la retrouve de manière quasi systématique dans les dépendances aux drogues quelles qu'elles soient. Nous accueillons des patients pour tous types de dépendance, ils sont de toutes origines sociales et géographiques. Notre thérapeutique est la même pour tous : travail avec les plantes, suivi médico-psychologique et réapprentissage de la vie quotidienne. C'est l'intérêt des médecines traditionnelles : elles s'adaptent à tous les contextes culturels et sociaux. Elles touchent des invariants universels, transculturels. Comme l'on a l'habitude de dire ici : pour mettre de l'ordre dans ta tête, range d'abord ton armoire ! » Or c'est bien le dés-ordre l'origine du problème.
Comme l'on a l'habitude de dire ici : pour mettre de l'ordre dans ta tête, range d'abord
ton armoire !
Le désordre n'est pas simplement le manque d'ordre mais aussi, et surtout, le dérèglement, la confusion de l'esprit et du corps. Il est intéressant de remarquer que ce mot s'employait en médecine pour signifier à la fois les troubles de l'âme et des intestins. Il a donc tout autant une dimension psychique que physique. Il caractérise aussi bien celui dont le corps dysfonctionne que celui qui est sorti du chemin, du groupe humain dans lequel il doit évoluer. Comprendre n'importe quelle forme de dépendance suppose que l'on prenne la mesure de ce double dérèglement. Le toxicomane dérègle son corps en même temps qu'il dérègle son rapport aux autres. L'idée n'est pas nouvelle. Aristote affirmait déjà que l'homme a deux dimensions : animale et politique, organique et sociale. Cela permet à la fois de définir la médecine comme restauration de l'harmonie du corps et de penser la politique comme mise en place des conditions du vivre ensemble. Ce qui est nouveau à Takiwasi c'est l'idée d'aborder la toxicomanie sous cette double perspective. Cela permet de mesurer très rigoureusement le caractère transgressif de la dépendance car la toxicomanie est toujours une transgression. À l'ordre et aux règles de la société et du vivre ensemble, à l'ordre de la nature et de la prise de plantes. Pour les sociétés amazoniennes, la feuille de coca et le tabac sont des plantes médicinales et sacrées. La cocaïne est le résultat d'une manipulation de la feuille de coca.
Le toxicomane dérègle son corps en même temps qu'il dérègle son rapport
aux autres.
Le tabac médicinal doit être ingéré sous forme liquide, infusion ou décoction, et avec des règles et dosages très précis. Il n'y a aucune dépendance au tabac ingéré sous cette forme ni aux feuilles de coca mâchées ou ingérées en extraits frais. Aucune des deux plantes ne peut donc être considérée en soi comme une drogue. C'est leur détournement utilitariste, désacralisé, qui génère la dépendance. Les addictions résultent d'un usage dévoyé de leurs qualités. Autant dire que pour les guérisseurs péruviens, cette profanation de la sacralité de ces plantes constitue la transgression ultime. Et elle se paie cher.

Le rôle du sacré

takiwasi-visuel03« Je pratique une médecine du Cœur et de l'Esprit » explique Jacques Mabit, « je suis pour ma part catholique mais je ne cherche pas à faire de prosélytisme. Le fait que je sois catholique donne les contours de mon discours. C'est mon cadre et j'y accueille toutes les religions. C'est le sacré de la vie qu'il importe de réapprendre à célébrer. Cela passe aussi par l'importance des rituels. Ces derniers structurent la pensée et la vie en collectivité. Ils participent activement de la guérison. » Il n'y a pas d'identité sans culture.
« Je pratique une médecine du Cœur et de l'Esprit » explique Jacques Mabit
Dans notre monde où l'individualisme prévaut sur toutes les valeurs, nous avons tendance à oublier que l'identité de l'individu n'est qu'une construction sociétale, héritière d'une éducation, d'une culture et d'une lignée familiale. Autant d'éléments qui doivent nous permettre d'assimiler règles et rites. Sans reconnaissance de notre culture et de ses lois nous restons en périphérie du sens. Le rite est la voie royale pour accéder au sacré, comme le corps à l'esprit. La médecine amazonienne n'a de cesse de nous le rappeler. Malheureusement l'individualisme occidental va de pair avec la raréfaction du sacré. Sans communauté comment l'exercer, comment y participer, comment trouver sa place ?
 
« Notre culture est le socle de nos existences. Il n'y a pas de table rase possible. Même pas avec l'aide de la drogue » précise encore le docteur Mabit. « Toutes les traditions médicales ancestrales partagent les mêmes valeurs de base. Toutes, avant l'avènement de la médecine occidentale, avaient pour but d'accéder à l'esprit par l'entremise du corps. Elles connaissaient la modification induite de la conscience, avec ou sans plantes, mais pas de phénomène massif d'addiction qui est une caractéristique de la culture occidentale de ces derniers siècles avec une explosion dans la moitié du XXème. » L'augmentation exponentielle des toxicomanies dans nos sociétés nous rappelle amèrement que toute transgression se paie le prix fort, pour l'individu et pour son groupe. Elle nous rappelle également que les sociétés humaines obéissent à des règles, exprimées par des rites, qui structurent le vivre ensemble et en assurent la pérennité ».
Pour guérir il faut trouver sa place, son assiette comme dirait l'ancien français.
Takiwasi veut redonner réalité aux rites pour établir à nouveau la jonction entre les mondes. Médicale bien sûr, en permettant aux médecines occidentales et amazoniennes de se nourrir l'une l'autre et de s'enrichir en permanence de ces échanges. Géographique aussi : installé en zone périurbaine, le centre est un lien physique entre la forêt et les limites de la ville où errent consommateurs et vendeurs. Culturelle encore, en nous invitant à prendre la mesure de l'interpénétration des cultures indiennes et hispaniques. Les rituels, chants et prières des guérisseurs mêlent continuellement tradition indienne et chrétienne. Entre le sacré et le profane enfin, en permettant à chacun de se réinscrire dans le rite, de rétablir une passerelle entre le monde manifesté et visible de la création et le monde invisible des profondeurs de la psyché et des forces spirituelles transcendantes. Pour guérir il faut trouver sa place, son assiette comme dirait l'ancien français. Le corps garde toutes les traces de notre histoire, personnelle et ancestrale. Il est en soi, la trace de la trace. Les plantes ont pour fonction de nous apprendre à lire ces traces, déchiffrer nos mémoires somatiques.
 
Dans un monde sacré tout est signifiant. À la tombée de la nuit, dans les jardins de Takiwasi, les cigales font un bruit assourdissant. On croit entendre le sifflement strident d'un train. Celui de la vie sûrement.
 
Ce fameux mélange de deux plantes (Banisteriopsis caapi et Psychotria viridis) constitue un axe central des médecines traditionnelles amazoniennes. Ses effets visionnaires puissants (« hallucinogènes » en termes médicaux) l'ont fait interdire uniquement en France (2005) tandis que son usage demeure légal selon les termes de la Convention  Internationale sur les Stupéfiants (1971). De nombreuses études scientifiques ont corroboré régulièrement ses effets anti-dépresseurs (famille des IMAO), la stimulation des zones limbique (amygdale - souvenirs chargés émotionnellement) et préfrontale (réflexivité et discrimination), et son innocuité lorsqu'il est utilisé de façon correcte et contrôlée.

Texte : Laëtitia COLONNA / Photos : © http://www.takiwasi.com/

550 000 personnes fument chaque jour du cannabis
13,8 millions de personnes sont des fumeurs occasionnels
Avant 17 ans, 60% des jeunes se sont déjà saoulés
La cocaïne est consommée par 400 000 personnes au moins une fois dans l'année
L'héroïne touche 500 000 personnes